Mipes Ile-de-France

  Ma mipes en quelques mots
.

Regards

L’entrée dans l’âge adulte sans soutien familial

mars 2012

L’entrée dans l’âge adulte sans soutien familial

Céline Jung, doctorante Cnam Laboratoire LISE

On constate aujourd’hui un « allongement de la jeunesse »1 due à l’allongement des études et l’accès à une vie active stable plus tardive.
Si le passage à la vie adulte est devenu un objet de recherche c’est que cette transition s’est profondément transformée. Le modèle d’accès rapide aux rôles sociaux d’adultes, modèle linéaire marqué par le franchissement de seuils professionnels et personnels, notamment une entrée dans la conjugalité et la vie active, a fait place à des processus complexes.
Aujourd’hui les modes d’accès à l’indépendance sont à la fois discontinus et réversibles : les seuils franchis ne le sont plus pour toujours alors que l’âge médian de l’accès à l’indépendance des jeunes en France se situe à 23 ans2.

Ces modifications de parcours d’entrée dans l’âge adulte s’accompagnent d’un allongement de la dépendance familiale qui découle aussi de la précarité professionnelle des jeunes, et surtout des moins diplômés. Aujourd’hui, seule la moitié des jeunes de moins de 30 ans qui travaillent sont en CDI. Les moins de 25 ans et les moins diplômés sont plus touchés par l’emploi précaire ou partiel3.
Dans ces conditions on peut s’interroger sur les conditions de transition vers l’âge adulte pour les jeunes sans soutien familial.

La protection de l’enfance peut s’appliquer aux jeunes majeurs…

Il existe, depuis l’abaissement de la majorité de 21 à 18 ans en 1974, une possibilité de prise en charge « à titre temporaire par le service chargé de l’Aide sociale à l’enfance (Ase) des mineurs émancipés et des majeurs âgés de moins de 21 ans qui éprouvent des difficultés d’insertion sociale faute de ressources ou d’un soutien familial suffisant » (article L 222-5 du Code de l’action sociale et des familles).
Notons au passage qu’en inscrivant « insertion sociale » le texte fait référence à la notion d’insertion la plus large.

Au 31 décembre 2008, le nombre de jeunes majeurs bénéficiant d’une mesure au titre de la protection de l’enfance est estimé à 20 995 sur la France entière, ce qui représente 0,83 % des 18-21 ans4. Le dispositif d’aide aux jeunes majeurs, communément appelé Contrat jeune majeur (CJM), certes facultatif, vise à protéger les jeunes privés de la solidarité familiale en proposant un accueil (hébergement), un suivi éducatif et un soutien financier pour la vie quotidienne et la formation.
Pour autant, sa mise en œuvre même demeure une source d’inégalité entre les jeunes qui y sont éligibles, et se situant déjà dans un rapport défavorable par rapport à leurs pairs pris en charge par leur famille, il est vrai de manière parfois fortement différenciée selon les ressources perçues par la famille.

C’est en tout cas la conclusion d’une recherche qualitative menée dans un département d’Ile-de-France par Céline Jung5 en 2009, à travers un regard croisé sur les pratiques professionnelles et leurs effets par le biais d’entretiens avec des travailleurs sociaux de l’Ase ou intervenant auprès des jeunes dans d’autres services6. Au total, une vingtaine de travailleurs sociaux d’un même département ont été interrogés sur leurs pratiques et sur les parcours des jeunes.

… mais produit des effets parfois contradictoires par rapport à la visée protectrice

Le fonctionnement du CJM produit des effets contradictoires avec les objectifs et les besoins de protection. Cette mesure s’avère en effet sélective. Les jeunes qui étaient déjà pris en charge par l’Ase avant leur majorité sont plus facilement inclus dans cette aide aux majeurs que les jeunes qui se font connaître au moment de la majorité, contrairement aux dispositions de la loi du 6 janvier 1986.
Les exigences à leur égard se révèlent élevées et paradoxales : inconnus des services de protection, ces jeunes doivent néanmoins se trouver dans des situations familiales suffisamment lourdes pour justifier une intervention au titre de la protection de l’enfance et se trouvent donc dans des situations qui auraient dû conduire à une intervention en amont par ces mêmes services.
Un deuxième mécanisme sélectif s’opère ensuite, qui repose sur les notions de projet et de contrat, qui valorisent des compétences telles que la capacité de projection, de construction, de présentation de soi, et exigent un engagement qui, s’il fait défaut, remettra en cause l’attribution de l’aide.
Des compétences qui ne sont pas toujours acquises à 18 ans, encore moins lorsque l’on grandit dans un contexte difficile. D’autant que ce mécanisme sélectif s’accompagne d’un processus normatif : inscription dans un projet stéréotypé correspondant à des besoins estimés légitimes7 et invitant à des trajectoires de formation courte (essentiellement des formations professionnalisantes) pour un accès rapide à une autonomie toute relative (pouvoir se loger en FJT le temps de terminer une formation en alternance) à 21 ans, voire avant.

18 ans : entrée dans l’âge précaire

Les jeunes qui parviennent donc à s’inscrire et à se maintenir dans ce dispositif bénéficient certes d’une aide mais sont nettement défavorisés par rapport à leurs pairs qui acquièrent une indépendance progressive et bénéficient d’un soutien qui perdure au-delà d’une limite d’âge (voir infra), signe d’une certaine reproduction sociale.

Pourtant la question se pose encore plus durement pour ceux qui n’ont pu bénéficier de cette mesure ou s’y maintenir car trop éloignés de ses exigences. Une étude auprès des personnes utilisatrices de services d’aide au sans-domicile à Paris suggère que des liens sont possibles entre les événements survenus durant l’enfance et la jeunesse, le contexte familial d’origine, et la situation présente8. L’enquête menée par Céline Jung auprès d’un service social dédié aux jeunes SDF de moins de 25 ans montrait que 60% des jeunes étaient âgés de 18 à 21 ans, et 47% d’entre eux avaient connus une prise en charge par l’Ase dans leurs parcours, alors que seuls 8% de ceux-là déclaraient une prise en charge en tant que jeune majeur.

Ceux qui, moins fragiles, tentent de sortir du cadre normatif proposé et s’engagent dans des études ou les reprennent semblent quant à eux s’exposer à la pauvreté et à l’isolement.

On ne peut enfin exclure des passages d’une situation à l’autre comme le montrent d’ailleurs certaines études sur le devenir des enfants placés qui, s’ils sont souvent dans des situations stabilisées à l’âge adulte ont vécu des difficultés qui surviennent au moment de l’entrée dans la vie active et dans la vie affective. Selon ces études les personnes interrogées ont un faible niveau d’études et font une entrée dans le monde du travail précoce et contraignante alors que l’accès au logement marque une période difficile9.

Le passage à la majorité marque pour certains jeunes l’entrée dans l’exclusion voire l’errance, alors même que peu de possibilités de soutien alternatif au soutien parental existent dans un système qui reste familialiste.

1. Olivier Galland, Sociologie de la jeunesse, Paris, A. Colin, 4ème édition, 2007
2. Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Paris, Puf, 2008.
3. Document d’étude DARES, Les jeunes et le marché du travail.
4. 6ème rapport annuel de l’Oned, juillet 2011.
5. Céline Jung, L’Aide sociale à l’enfance et les jeunes majeurs. Comment concilier protection et pratique contractuelle ?, Paris, L’Harmattan, 2010.
6. Association intervenant auprès des jeunes en errance, service de suivi social global pour les jeunes SDF de moins de 25 ans, association d’entraide des personnes accueillies en protection de l’enfance, association assurant l’hébergement des jeunes pris en charge par l’Ase, centre d’hébergement d’urgence pour jeunes filles de moins de 25 ans.
7. Isabelle Astier, Les nouvelles règles du social, Paris, Puf, 2007.
8. Influence des événements de jeunesse et héritage social au sein de la population des utilisateurs des services d’aide aux sans-domicile, Jean-Marie Firdion, INSEE, octobre 2006.
9. « Bilan critique de 50 ans d’études sur le devenir adulte des enfants placés », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, n°56, I. Frechon et C-A Dumaret, 2008
.

Impression synthèse Partager Envoyer Impression sujet complet